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Faux-semblant
Depuis des années, j'avais
l'impression que, derrière le malfaiteur, il existait une sorte de puissance
occulte, une puissance avec une organisation profonde qui se dressait toujours
contre la loi et qui étendait son bouclier pour protéger le coupable. A
plusieurs reprises dans des affaires très diverses (histoires de faux,
cambriolages, meurtres), j'avais senti la présence de cette puissance, et j'en
avais découvert l'action dans un certain nombre de ces crimes jamais éclaircis
à propos desquels je n'étais pas consulté. Depuis des années je m'efforçais
de percer le voile qui l'entourait. Enfin le jour est venu où je saisi le bon
fil et je l'ai remonté en suivant mille détours jusqu'au professeur Moriarty,
incontestable et célèbre autorité en mathématiques.
Il est le Napoléon du crime, Watson. Il est l'organisateur de tous les
forfaits, ou presque, qui restent impunis dans cette grande ville. C'est un
génie, un philosophe, un penseur de l'abstrait. Il possède un cerveau de
premier ordre. Il demeure immobile, comme une araignée au centre de sa toile,
mais cette toile-là a un millier de ramifications et il perçoit les vibrations
de chacun des fils. Il agit rarement par lui-même. Il se contente d'élaborer
des plans. Mais ses agents sont innombrables et merveilleusement organisés.
S'agit-il d'un assassinat à commettre, d'un document à soustraire, d'une
maison à piller, d'un homme à faire disparaître, l'affaire est soumise au
professeur, préparée par lui et exécutée par d'autres. L'agent peut être
pris. Dans ce cas, on trouve de l'argent pour sa caution et pour sa défense.
Mais le pouvoir central qui utilise cet argent n'est jamais pris. Jamais
soupçonné. Telle était l'organisation que j'avais découverte par déduction,
Watson, et je consacrais toute mon énergie à la démasquer et à l'anéantir.
Mais le professeur s'était entouré de protections si habilement réparties
que, quoi que je fisse, il me parut impossible d'obtenir une preuve convaincante
dans une enceinte de justice. Vous connaissez mes facultés, mon cher Watson, et
pourtant, au bout de trois mois, je dus convenir que j'avais enfin rencontré un
adversaire qui était, sur le plan intellectuel, mon égal. L'horreur que
m'inspiraient ses crimes se mêlait à l'admiration dont je saluais son
habileté. Mais finalement il fit un faux pas... oh ! un petit, tout petit faux
pas ! Tout de même, il ne pouvait pas se permettre le moindre faux pas pendant
que je le serrais d'aussi près. J'ai pris ma chance. Partant de ce point, j'ai
tissé mon filet. Aujourd'hui, il est presque refermé sur lui. Dans trois
jours, c'est-à-dire lundi prochain, le fruit sera mûr et le professeur, avec
tous ses lieutenants, tombera entre les mains de la police. Alors s'ouvrira le
plus grand procès criminel du siècle, qui permettra de résoudre plus de
quarante énigmes, et ce sera la corde pour tous... Mais si nous bougeons
prématurément, au dernier moment ils nous glisseront entre les doigts.
Si j'avais pu arriver jusque-là sans que le professeur Moriarty en eût le
soupçon, ç'aurait été parfait. Mais il est bien trop malin. Il a vu tous mes
préparatifs. Il a plusieurs fois tenté de s'échapper de ce réseau où je le
réduisais, mais en chaque occasion je l'ai rejeté dedans. Je vous assure, mon
ami, que si un compte-rendu de ce duel silencieux pouvait être rédigé, il
remporterait le premier prix des romans policiers ! Jamais je ne me suis élevé
aussi haut, jamais je n'ai été pareillement talonné par un antagoniste. Il
coupait gros, je le surcoupais de justesse. Ce matin, les derniers préparatifs
étaient accomplis; il me fallait encore trois jours pour terminer l'affaire;
j'étais assis dans mon salon pour tout repasser dans ma tête; et puis, la
porte s'ouvrit: le professeur Moriarty était devant moi."

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