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Le ruban moucheté
Il y en a de tragiques, de
comiques, de simplement bizarres, mais aucune ne saurait prétendre à la
banalité. La raison en est facile à comprendre: Holmes travaillait bien
davantage pour l'amour de l'art que pour s'enrichir. Un tel désintéressement
l'a donc incité à ne pas se mêler de cas vulgaires: il lui fallait
l'inhabituel, et même le fantastique.
Il me semble que l'histoire la plus singulièrement fantastique est celle
qui le mit en rapport avec la célèbre famille du Surrey, les Roylott de Stoke
Moran (...)
- Cette nuit-là, je ne parvenais pas à m'endormir. Un pressentiment me
troublait. Je vous rappelle que nous étions jumelles, ma soeur et moi, et vous
savez combien sont forts et subtils ces liens que tresse la nature. C'était
d'ailleurs une nuit affreuse: le vent hurlait, la pluie battait les vitres.
Soudain, parmi tout le vacarme de la tempête, jaillit le hurlement sauvage
d'une femme dans l'épouvante. Je reconnus la voix de ma soeur. Je sautai à bas
de mon lit, m'enveloppai d'un châle et me précipitai dans le couloir. Au
moment où j'ouvris ma porte, il me sembla entendre le sifflement étouffé que
ma soeur m'avait décrit, puis une ou deux secondes plus tard un son
métallique, comme si un lourd objet de métal était tombé. tandis que je
courais dans le couloir, la porte de ma soeur s'ouvrit et tourna lentement sur
ses gonds. Frappée d'horreur, je regardai, je ne savais qui allait sortir. Puis
la silhouette de Julie se profila dans la lumière de la lampe du couloir, sur
le seuil: la terreur avait retiré tout le sang de son visage; elle agita les
mains pour appeler à l'aide; sa tête se balançait comme si elle était ivre.
Je m'élançai, glissai mes bras autour d'elle pour la soutenir, mais ses genoux
se plièrent, et elle s'effondra par terre. Elle était secouée de convulsions
comme quelqu'un qui souffre effroyablement, et son corps était arqué. D'abord
je crus qu'elle ne m'avait pas reconnue, mais quand je me penchai sur elle, elle
me cria d'une voix que je n'oublierai jamais:
- Oh mon Dieu ! Hélène ! Le ruban ! Le ruban moucheté ! (...)
- Un instant ! dit Holmes. Etes-vous sûre d'avoir entendu le sifflement et
le bruit métallique ? Pourriez-vous le jurer ?
- Ce fut ce que me demanda le coroner pendant l'enquête. J'ai vraiment
l'impression d'avoir entendu cela; toutefois, avec le déchaînement de la
tempête et tous les craquements dans cette vieille maison, il se peut que je me
sois trompée.
- Votre soeur était-elle habillée ?
- Non. Elle était en chemise de nuit. Dans sa main droite elle tenait un
bout d'allumette consumée; dans sa main gauche une boîte d'allumettes.
- Ce qui indique que quand quelque chose l'a alarmée, elle a allumé une
allumette et a regardé autour d'elle. C'est important. Et quelles conclusions a
tirées le coroner ?
- Il a mené l'enquête avec une grande minutie, car l'inconduite du docteur
Roylott était depuis longtemps notoire dans le pays mais il a été incapable
de trouver une cause plausible du décès. Mon témoignage a indiqué que la
porte avait été verrouillée de l'intérieur, que les fenêtres étaient
protégées par de vieilles persiennes pourvues de grosses barres de fer et
fermées chaque nuit. Les murs ont été sondés avec soin: ils ont paru d'une
solidité à toute épreuve; le plancher a été pareillement examiné, et sans
résultat. La cheminée est large, mais elle est barrée par quatre gros
crampons. Il est certain, par conséquent, que ma soeur était seule quand elle
trouva la mort. Par ailleurs, on ne décela sur son corps aucune trace de
violence.
- Et a-t-il été question d'empoisonnement ?
- Les médecins y ont songé; mais leur examen a été négatif.
- Selon vous, de quoi donc a pu mourir cette malheureuse jeune fille ?
- Je crois qu'elle est morte de frayeur, d'un choc nerveux. Mais qu'est-ce
qui l'a effrayée ? voilà ce que je ne puis imaginer."
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